Une aire protégée traversée par une ligne de haute tension

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En décembre, Québec a fait passer le taux d’aires protégées de 10 à 17 %, soustrayant près de 100 000 kilomètres carrés de territoire au développement industriel. Pendant ce temps, le Saguenay–Lac-Saint-Jean a gagné 46 km2 d’aires protégées, soit 0,04 % du territoire, pour plafonner à un taux de protection de 6,2 %. Alors que le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) a étudié 25 projets d’aires protégées dans la région, dont les projets citoyens du lac Kénogami et de la rivière Péribonka, le compromis interministériel a fait en sorte que ce soit la rivière Belley qui soit protégée. Un territoire traversé par une ligne de haute tension sur près de 10 km, à moins de 500 mètres d’un dépotoir, une décision controversée.

« C’est révoltant de voir que le gouvernement a choisi un territoire comme ça quand il existe un consensus pour la protection de la rivière Péribonka », souligne d’emblée Ève Tremblay, porte-parole du Comité de sauvegarde de la rivière Péribonka (CSRP).

« C’est évident que le gouvernement a choisi cette aire protégée là pour en ajouter au moins une dans la région, pour se sauver la face », ajoute-t-elle.

En constatant que le territoire est traversé par une ligne de haute tension et est à 500 mètres de l’ancien dépotoir de L’Ascension, cette dernière estime que Québec aurait été mieux de ne rien protéger plutôt que de faire ce choix, dit-elle, insultée.

Toutes les régions du Québec ont fait des propositions de territoires à protéger. Sur la carte, on peut voir que la très grande majorité des projets proposés (en orange) ont été refusés. À peine quelques projets ont été acceptés (en vert) au sud de la limite de récolte des forêts. Les vastes zones en vert au sud, sont des zones marines.

D’autant plus que la rivière Belley est adjacente au territoire proposé par le CSRP. « Notre projet d’aire protégée enlèverait à peine 10 000 mètres cubes à la possibilité forestière, parce que le terrain est trop abrupt pour la récolte », remarque Ève Tremblay, en ajoutant que le projet vise à protéger un couloir de 80 km sur la rivière Péribonka.

Selon cette dernière, et plusieurs groupes environnementaux, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) bloque presque tous les projets où l’on retrouve des mètres cubes de bois.

On retrouve un milieu humide sur l’aire protégée de la rivière Belley, mais malgré des demandes faites au MELCC, Le Progrès n’a pas pu obtenir d’informations supplémentaires à temps pour justifier ce choix. En tout, 25 autres projets d’aires protégées, de cinq à 409 km2, étaient à l’étude au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Des miettes en forêt commerciale D’après les informations qui sont sorties dans les médias, c’est le premier ministre qui a obligé le MFFP à laisser aller quelques zones où l’on retrouve des forêts commerciales, remarque Louis Bélanger, ingénieur forestier et responsable des dossiers forestiers pour Nature Québec.

Au lieu de se braquer dès qu’il existe la moindre possibilité forestière, le MFFP devrait prendre le temps d’analyser quelle quantité de bois on retrouve vraiment dans certains secteurs et déterminer si c’est rentable d’aller le récupérer, estime-t-il.

Dans bien des cas, l’exercice démontrerait que la perte de possibilité forestière est négligeable, comme c’est le cas avec le projet d’aire protégée sur la rivière Péribonka. Louis Bélanger cite aussi en exemple le projet d’aire protégée de la Seigneurie Joly, dans Lotbinière, un territoire de 22 km2 faisant partie du corridor écologique de la rivière du Chêne, qui a été ignoré par Québec.

« C’est révoltant de voir que le gouvernement a choisi un territoire comme ça quand il existe un consensus pour la protection de la rivière Péribonka », souligne Ève Tremblay, porte-parole du Comité de sauvegarde de la rivière Péribonka.

Au début des années 2010, Québec avait demandé aux Conférences régionales des élus (CRÉ) de toutes les régions du Québec de cibler des territoires pour atteindre un taux de protection de 12 %, l’objectif de l’époque. Des propositions d’aires protégées ont donc été faites, donnant naissance à plus de 80 projets d’aires protégées, qui sont depuis étudiés par les différents ministères. La totalité des territoires proposés, et refusés, couvrent une superficie de 19 882 km2, soit 1,2 % du territoire québécois. Une infime partie des projets proposés au sud de la limite forestière ont été acceptés par Québec, comme on peut voir sur la carte préparée par le MELCC.

Même s’il salue l’atteinte de l’objectif de 17 % d’aires protégées, Louis Bélanger estime le MFFP n’a pas contribué à mettre en place un réseau représentatif des écosystèmes québécois. Le ministère semblait pourtant plus ouvert à des compromis, au cours des dernières années, notamment avec l’adoption du nouveau régime forestier, mais l’arrivée d’un nouveau sous-ministre, Alain Sénéchal, jadis directeur général de l’attribution des bois et du développement industriel, est venue tout chambouler. « Le MFFP a démantibulé des services qui portaient les dossiers plus environnementaux », déplore-t-il.

Louis Bélanger tient à souligner le travail fait avec les Cris pour protéger de larges territoires au nord, mais il s’inquiète pour la protection de la forêt commerciale, qui est aussi le territoire ancestral des Innus, le Nitassinan. « Il y a désormais un grand trou sur le territoire, où il y a très peu d’aires protégées au Saguenay–Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord », dit-il.

Les Innus de Pessamit travaillaient pourtant sur une aire protégée dans le secteur du Pipmuacan depuis quelques années.

L’ingénieur forestier déplore la situation, qui pourrait exacerber la confrontation entre certains groupes environnementaux et l’industrie forestière. Ce dernier estime que la récolte de bois fait partie de la solution pour lutter contre les changements climatiques, mais que l’on doit aussi protéger la biodiversité. « On est capables de produire plus de bois, tout en protégeant la biodiversité, en cultivant mieux nos forêts », affirme-t-il.

La stratégie de production de bois présentée par Québec en décembre offre par ailleurs des conditions favorables pour arriver à un compromis, estime Louis Bélanger, en implantant des modèles de plantation socialement acceptable et en ouvrant le dialogue avec la population.

« On ne doit pas faire des plantations juste pour produire du bois, mais aussi pour augmenter la biodiversité et s’adapter aux changements climatiques », remarque-t-il, estimant que les décisions du MFFP viennent ternir l’image de la foresterie, en ne favorisant pas la réconciliation.

Guillaume Roy, Initiative de journalisme local, Le Quotidien