Pénurie de préposés aux bénéficiaires: neuf étudiants tunisiens en renfort

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Grâce à un programme offert par le Cégep de Saint-Félicien et la Wiki Academy de Tunis, neuf étudiants tunisiens terminent leur attestation d’études collégiales (AEC) en travail social avec une spécialisation en ressources intermédiaires. D’ici quelques mois, ces derniers compléteront leur formation pratique dans des résidences pour aînés au Lac-Saint-Jean, en Chaudière-Appalaches, en Beauce et en Montérégie, avec l’objectif d’obtenir un contrat de travail par la suite.

Malgré la pandémie de COVID-19, les neuf premiers étudiants du programme conjoint lancé à la mi-2019, en Tunisie, ont pu venir terminer leur formation pratique au Québec, se réjouit Bernard Naud, conseiller pédagogique du Service aux entreprises du Cégep de Saint-Félicien. « Ça n’a pas été facile de gérer toute la paperasse en pleine pandémie, mais on a réussi », dit-il.

Ainsi, neuf des douze étudiants de la première cohorte ont pu commencer leur formation pratique dans des résidences pour aînés, en novembre dernier, après un délai d’environ cinq mois. Quatre d’entre eux font leur formation pratique à Saint-Félicien, un à Roberval, deux autres à Lévis, un à Saint-Bernard-de-Beauce et un dernier à Salaberry-de-Valleyfield.

Parmi les trois autres étudiants inscrits, un d’entre eux n’a pas réussi certains cours préliminaires, et les deux étudiants algériens n’ont pas encore reçu leur autorisation pour venir compléter leur formation au Québec. Le traitement de leur dossier prend plus de temps.

« Avec tous les besoins des établissements pour les préposés aux bénéficiaires, ils ont été accueillis à bras ouverts », remarque Bernard Naud.

Des besoins criants Les besoins sont en effet criants, estime Patrick Ménard, directeur de la Ressource intermédiaire Domaine-du-Roy, un établissement de Saint-Félicien qui accueille 52 résidants. « La pénurie de main-d’oeuvre s’est accentuée pendant la pandémie », rapporte-t-il.

La Prestation canadienne d’urgence (PCU) a notamment encouragé les gens à rester chez eux plutôt qu’à travailler, estime M. Ménard. De plus, plusieurs de ses employés ont quitté le travail pour répondre à l’appel du gouvernement qui voulait former 10 000 préposés aux bénéficiaires pour le système public. « On s’est tournés vers l’immigration pour combler nos besoins », ajoute le directeur.

En plus de recevoir deux étudiantes, l’établissement a également embauché cinq travailleurs tunisiens, lesquels sont actifs depuis juillet. « On a recruté des aides-soignants et des infirmiers, et on souhaite qu’ils s’établissent à long terme ici », soutient M. Ménard.

Ces embauches, combinées au programme offert par le Cégep de Saint-Félicien, permettent de recruter de la main-d’oeuvre déjà formée, plutôt que d’offrir une formation en entreprise, comme c’est le cas avec la majorité de la main-d’oeuvre locale à l’heure actuelle.

Formation de 1200 heures Douze élèves se sont inscrits à la première cohorte lancée à Tunis en 2019. Les cours offerts par la Wiki Academy, développés en partenariat avec le Cégep de Saint-Félicien, permettent d’obtenir une AEC du ministère de l’Éducation du Québec. « C’est une formation de 1200 heures, qui est plus complète que la formation de préposé aux bénéficiaires, qui compte 870 heures », explique Ons Ben Ounis, directrice générale de la Wiki Academy.

Ainsi, les étudiants reçoivent de la formation supplémentaire sur l’assistance en intervention en travail social ou pour l’aide aux personnes à mobilité réduite, par exemple.

La formation pratique dure neuf mois en Tunisie, puis les étudiants viennent passer huit mois au Québec, pour leur formation pratique en milieu de travail, ajoute Wassef Ben Ounis, professeur et conseiller pédagogique de la Wiki Academy.

Au total, la formation coûte 7000 $, car Wiki Academy est une institution privée, mais les étudiants ont accès à une bourse de 2000 $ par mois pendant la formation pratique dans les résidences pour aînés.

Avec l’incertitude liée à la pandémie, seulement quatre personnes se sont inscrites à la deuxième cohorte, lancée à l’automne, mais 24 personnes seront de la suivante, en février.

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UN PROJET DE VIE POUR RIMEL ET EMNA

Pour les étudiants tunisiens, le programme de formation offert par la Wiki Academy et le Cégep de Saint-Félicien est un projet de vie, car l’objectif est d’obtenir un contrat de travail au Canada et d’immigrer au pays. Rimel Ramla, une mère de deux enfants de 35 ans, et Emna Frawes, une femme de 38 ans, rêvent de s’établir au pays, et peut-être bien au Lac-Saint-Jean.

« J’espère de tout mon coeur obtenir un contrat de travail après ma formation, parce que c’est le rêve d’une mère de pouvoir élever ses enfants dans une nature calme, comme celle que l’on retrouve à Saint-Félicien », remarque d’emblée Rimel Ramla, mère d’une petite fille de 3 ans et d’un garçon de 6 ans.

Même si elle a dû laisser ses enfants derrière elle en Tunisie pour plusieurs mois, Mme Ramla estime que le sacrifice en vaut la chandelle pour améliorer son niveau de vie.

Emna Frawes abonde dans le même sens, car elle souhaite, elle aussi, immigrer au pays, si elle peut obtenir un contrat de travail. « Le Canada est reconnu comme étant un pays respectueux de tous », dit-elle, en ajoutant que le Québec se distingue en offrant une chance égale aux hommes et aux femmes.

« Pendant cette période de pandémie, tout le monde se cache, alors que nous sommes des étudiantes qui sont prêtes à prendre des risques pour réaliser nos rêves, pour aider les autres, tout en s’aidant soi-même », souligne Mme Ramla.

Patrick Ménard, directeur de la Ressource intermédiaire Domaine-du-Roy, à Saint-Félicien, où elles travaillent, estime qu’elles amènent une bouffée d’air frais, tout en enlevant de la pression sur les autres employés, car il manque encore de préposés aux bénéficiaires dans l’établissement.

Les deux femmes soulignent qu’elles ont été accueillies de manière exemplaire, et ce, malgré les contraintes sanitaires. « Les gens reconnaissent notre travail si bien qu’on se sent comme des héroïnes, des sauveuses. Je me sens utile », ajoute Rimel.

Une multitude de personnes les ont aidées à s’implanter dans le milieu, et ce, depuis leur arrivée à l’aéroport. Bernard Naud, du Cégep de Saint-Félicien, et Patrick Ménard ont tout organisé pour elles, pensant aux petits détails, leur offrant des petits chocolats et des sandwichs, et leur trouvant un logement à deux pas du travail, racontent-elles. Un chauffeur d’autobus a partagé son réseau Internet personnel pour qu’elles puissent communiquer avec leurs proches. Et il y a cette collègue de travail qui les a amenées acheter des vêtements dès le premier jour, sans même les connaître. « C’est une foule de petites choses qui diminuent le stress, qui nous donnent confiance et qui nous aident à nous intégrer », remarque Mme Frawes.

Depuis leur arrivée, les deux femmes prennent beaucoup de plaisir au travail. « Prendre soin de l’autre me procure beaucoup de bonheur », ajoute Emma.

Et les résidants leur rendent bien, car ils sont eux aussi très heureux de voir de nouveaux visages dynamiques à leurs côtés. Les différences culturelles amènent des échanges intéressants pour tous, ajoutent les deux femmes, qui n’ont pas connu un choc culturel trop grand, étant bien préparées pendant leur formation.

Elles soulignent également à quel point elles apprécient la qualité de la formation et les compétences qu’elles ont acquises. « Ça m’amène un enrichissement culturel énorme et j’ai acquis des compétences de qualité pour ma carrière », souligne Mme Ramla, qui souhaite ainsi changer sa vie et celles de ses enfants.

Guillaume Roy, Initiative de journalisme local, Le Quotidien